LA NUBIE ET L'EGYPTE
ANCIENNES
DANS LEUR CONTEXTE NATUREL
NEGRO-AFRICAIN
Les
directions de recherches tracées, explorées, défrichées par
Cheikh Anta DIOP
dans Nations nègres et Culture ainsi que dans ses écrits
postérieurs sont nombreuses : l'origine africaine de l'humanité,
l'étendue du substratum nègre de l'humanité en dehors du continent
africain, l'origine noire de la civilisation égypto-nubienne,
l'antériorité de la Nubie sur l'Égypte, l'origine du monde sémitique,
l'identification des grands courants migratoires et la formation des
ethnies africaines, la parenté linguistique entre l'Égypte et l'Afrique
noire, l'ancienneté de l'âge du fer en Afrique, l'apport de la pensée
africaine à la civilisation occidentale dans les domaines des sciences,
des arts et des lettres, la formation des États africains après le
déclin de l'Égypte, et la continuité du lien historico-culturel jusqu'à
l'aube des temps modernes, le développement des langues africaines, etc.
S'agissant de l'étude de l'Egypte
pharaonique et de son appartenance à l'univers négro-africain, il écrit
:
"Partant
de l'idée que l'Égypte ancienne fait partie de l'univers nègre, il
fallait la vérifier dans tous Ies domaines possibles, racial ou
anthropologique, linguistique, sociologique, philosophique, historique,
etc. Si l'idée de départ est exacte, l'étude de chacun de ces différents
domaines doit conduire à la sphère correspondante de l'univers nègre
africain. L'ensemble de ces conclusions formera un faisceau de faits
concordants qui éliminent le cas fortuit. C'est en cela que réside la
preuve de notre hypothèse de départ. Une méthode différente n'aurait
conduit qu'à une vérification partielle qui ne prouverait rien. Il
fallait être exhaustif"
(Cheikh Anta DIOP,
Antériorité des civilisations nègres – mythe ou vérité historique ?,
Paris, Présence Africaine, 1967, p. 275).
L'approche
pluridisciplinaire constitue l'une des caractéristiques de la méthode de
recherche de Cheikh Anta DIOP
qui, recourt, chaque fois que cela est possible, aux sciences exactes
(méthodes de datations, analyses chimiques, etc.) pour contribuer à
répondre aux multiples interrogations de l'histoire, plutôt que de
s'épuiser en vaines polémiques.
Le colloque
d'égyptologie du Caire, organisé par l'UNESCO en 1974, marque une
étape capitale dans l'historiographie africaine, c'est-à-dire dans le
travail d'écriture de l'histoire africaine. Pour la première fois des
experts africains ont confronté, dans le domaine de l'égyptologie, les
résultats de leurs recherches avec ceux de leurs homologues des autres
pays, sous l'égide de l'UNESCO.
Les participants ont été frappés par la méthodologie
de recherche pluridisciplinaire introduite par Cheikh Anta Diop et
Théophile Obenga dans le domaine de l'égyptologie. Les recommandations
du colloque reflètent la solidité de l'argumentation présentée par les
deux Africains au cours des exposés et des débats et traduisent
l'avancée scientifique décisive qui en découle. Il a été clairement
reconnu que pour la langue et sur le plan culturel en général, l'Egypte
pharaonique appartient à l'univers négro-africain. En particulier,
l'égyptologue Serge Sauneron (décédé accidentellement quelques années
après le colloque du Caire), spécialiste de la langue égyptienne,
grammairien, initiateur de la réédition de l'imposant Catalogue de la
fonte hiéroglyphique de l'imprimerie de l'Institut Français
d'Archéologie Orientale (IFAO), reconnaît que l'égyptien ancien
n'est pas apparenté aux langues sémitiques. Il souligne, se ralliant à
leur méthode de recherche, tout l'intérêt des travaux de comparaison
linguistique présentés par Théophile Obenga et Cheikh Anta Diop.La
légitimité scientifique de rechercher systématiquement les liens, quels
qu'ils soient, entre l'Egypte ancienne et le reste de l'Afrique noire a
été acquise au plan international.Le fait que l'Egypte ancienne soit
traitée dans le cadre de l'Histoire générale de l'Afrique et la
rédaction par Cheikh Anta Diop dans le Volume II du chapitre I intitulé
"L'origine des anciens Egyptiens", constituent deux exemples des
retombées directes du colloque d'égyptologie du Caire.

Actes
du colloque d'égyptologie du Caire publiés par l'UNESCO - Volume II de
l'Histoire Générale de l'Afrique
Il ne saurait être question d'exposer,
ici, toute l'argumentation technique multidisciplinaire développée par
Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga pour démontrer que l'Egypte
pharaonique est négro-africaine tant sur le plan culturel que sur le
plan ethnique. Il convient simplement de rappeler, très succinctement,
avec quelques exemples illustratifs, la nature de cette argumentation
déclinée, ici, selon quatre registres : culturel, sociologique,
anthropologique et historique.
. A. Les arguments d'ordre
culturel, incluent la culture matérielle et résultent
des études comparatives entre l'Egypte ancienne et l'Afrique
subsaharienne en particulier dans les domaines de :
.A.1.
La
linguistique où sont comparées les langues
négro-africaines modernes et la langue égyptienne (pharaonique et copte)
:
- au plan de la grammaire (morphologie et
syntaxe) :
. Exemples de la conjugaison en égyptien
ancien, en copte et en walaf (ou wolof une
des langues du Sénégal)
[C. A. Diop,
Parenté génétique de l'égyptien pharaonique et des langues
négo-africaines , Dakar-Abidjan, IFAN/NEA, 1977, p.34] :

. Exemples de
syntagmes :
Exemple 1
[C. A. Diop, Parenté
génétique de l'égyptien pharaonique et des langues négo-africaines ,
Dakar-Abidjan, IFAN/NEA, 1977, p.] :


Rappel :
-->
Le
valaf ou walaf ou wolof : langue du Sénégal.
--> Le
duala : langue du Cameroun
- du vocabulaire (lexicologie),
. Exemple du mot "nom" :

- des correspondances phonétiques.
Exemples : correspondances
p
(égyptien ancien) ---> b walaf (wolof)
t
(égyptien
ancien) ---> t walaf (wolof)

Autres
exemples de correspondances phonétiques entre l'égyptien ancien et le
walaf (wolof) :

. A.2. L'architecture qui
s'intéresse aux monuments érigés dans l'ancienne Egypte, en Nubie, en l'Ethiopie,
au Mali, au Zimbabwe, ...
Pyramide à degré de Meïdoum - Egypte
Tombeau de Askia, Mali
. A.3. L'artisanat qui offre
au chercheur de multiples objets de la vie quotidienne :
appuis-têtes, peignes, vêtements tissés, sandales, balais, calebasses
décorées, ...

Egypte : récipient 4ème
millénaire avant J.-C. (période de nagada) Calebasse :
Afrique subsaharienne actuelle
Appuis-têtes : Egypte à gauche, Mali
à droite.
Voir en
particulier
Aboubacry Moussa LAM
.A.4.
Les sceptres et les
bâtons, in ANKH, n°3, juin 1994,
pp.115-131.
.A.5.
Les coiffures,
in ANKH, n°4/5, 1995-1996, pp.122-137.

Le
pharaon Iuput II (vers 754 - 720 av. J.-C.) Coiffe
d'un pharaon VII-VIème siècle av. J.-C.

Ramsès II
(1279-1212 av.
J.-C.) Un
Tutsi
Les ronds
figurant sur les coiffes royales (khepresh) pharaoniques sont la
stylisation des cheveux crépus.
L'usage des
tresses est trait typique de la culture africaine de l'antiquité à nos
jours :
Tresses en
Egypte ancienne et en Afrique contemporaine. A gauche la statue de
la reine Ahmès Néfertari, à droite femme égyptienne au Nouvel Empire
.A.6.
Les instruments de musique,
telles les harpes que l'on retrouve en Egypte et en Afrique centrale.

Instruments de musique en Egypte ancienne. Sur la
droite, une harpe. Harpe d'Afrique
centrale (Gabon)
.
A.7.
La
technologie
illustrée par les techniques métallurgiques qui permettent de recueillir
et fondre les métaux afin de fabriquer des outils et objets divers. Les
outils eux-mêmes, comme la houe, sont aussi étudiés (conception, type d'utilisation, sens
symbolique associé, termes les désignant) comparativement dans la Vallée
du Nil et en Afrique de l'Ouest.

Houes égyptiennes
(mr) Houes d'Afrique occidentale
.A.7.
L'écriture.
l'Afrique noire contemporaine a conservé des systèmes d'écritures de
type hiéroglyphique : écritures Vaï, Bamoun, Nsibidi, etc., qui
sont rapprochés de l'écriture hiéroglyphique égyptienne.

Exemples d'é
critures
africaines autres que l'écriture égyptienne et le méroïtique :
écritures Vaï, Bamoun, Nsibidi,
(cf. C.A. Diop,
L'Afrique noire précoloniale, Paris, Présence Africaine, 1960.)
.A.8.
L'art où sont appréhendées
à la fois les sculptures des artistes de l'Egypte pharaonique, du Bénin,
du Nigéria, du pays Massaï, du Zimbabwe ...
L'artiste noir africain,
depuis la préhistoire (examiner, en particulier, les peintures rupestres
du Sahara et d'Afrique australe) jusqu'à nos jours, utilise les couleurs
noire, brune, rouge sombre, ocre et jaune pour représenter les individus
de sa communauté. Les quelques références qui suivent permettent de
comparer, en particulier, la peinture égyptienne avec celle du reste du
continent :

(Cf. Richard E. LEAKEY,
La naissance de l'homme, Paris, Éditions du Fanal, 1981, p. 164 ;
Henri LHOTE,
A la découverte des fresques du Tassili, Paris, Arthaud, 1958 ;
Henri LHOTE,
Vers d'autres Tassilis – Nouvelles découvertes au Sahara, Paris,
Arthaud, 1976 ; Michel LEIRIS,
Jacqueline DELANGE,
Afrique noire – La création plastique, Paris, Gallimard, Coll.
L'Univers des Formes, 1967, pp. 254-268 ; Jean LECLANT
(sous la direction de), Le temps des Pyramides – De la Préhistoire
aux Hyksos (1560 av. J. C.), Paris, Gallimard, Coll. L'Univers des
Formes, 1978, pp. 204-217, 291 ; La peinture égyptienne, Paris,
Skira/Flammarion, 1978 ; Fresques des races humaines du Tombeau de Ramsès III, 12è siècle av. J.C. : voir la planche n° 48
(Ergänzungsband) du Denkmäler aus Aegypten und Aethiopien de K.
R. LEPSIUS,
reproduite en couverture de la troisième édition de Nations nègres et
Culture de Cheikh Anta DIOP,
et Ferran INIESTA,
Antiguo Egipto – La nación negra, Barcelona, Sendaï, 1989,
planches X et XI ; Cheikh Anta DIOP,
Antériorité des
civilisations nègres – mythe ou vérité historique ?, op. cit.,
1967, planches I à LXVIII
; Paula BEN-AMOS,
L'art du Bénin, Paris, Rive Gauche Production, 1979, p. 48 ;
Emmanuel ANATI,
Les origines de l'Art et la formation de l'esprit humain, Paris,
préface de Yves COPPENS,
traduit de l'italien par Diane MÉNART,
Albin Michel, 1989 ; Timothy KENDALL,
Kingdom of Kush, in National Geographic, "Into the
tombs of Kings and Queens", pp. 112-113 ; Henri de SAINT-BLANQUAT,
"Les Bushmen racontent l'art de leurs ancêtres",
in Sciences & Avenir, n° 531, mai 1991, pp. 95-99 ;
Set setal – Des
murs qui parlent – Une nouvelle culture urbaine à Dakar, Dakar,
ENDA, 1991).
. etc.
.B. Les arguments d'ordre
sociologique mettent en évidence des traits communs aux
sociétés de l'Egypte ancienne et de l'Afrique subsaharienne. Elles
concernent en particulier :
.
B.1.
Le
matriarcat qui caractérise une société
organisée autour de la femme (cf.
ANKH n°4/5 et
ANKH n°14/15).

Nebsen
et Nebet
Égypte
pharaonique, XVIIIe dynastie, 1370 av. J.-C.
Brooklyn Museum.
B.2.
Le totémisme qui associe
de manière complexe un animal donné (par exemple le faucon, la grue
couronnée, le crocodile, le chat, ...) à un individu ou un groupe
d'individus et qui donne lieu à un culte.
Palette et repésentation de la tête de massue du pharaon Narmer (vers
3200 av. J.-C.)

Emblèmes totemiques au Nigéria
.B.3. La religion qui fait
apparaître, par exemple, une réplique du panthéon égypto-nubien au
Bénin, Togo et Nigéria chez les peuples Fon, Ewé et Yoruba.

Pectoreaux à têtes de Bélier : Nigéria et Egypte
ancienne (en haut à droite)
Zimbabwe : faucon et crocodile
.B. 4.
La
philosophie
.B.5.
L'ethnonymie,
c'est-à-dire l'étude des noms de groupes humains de l'Afrique actuelle
qui conservent encore de nombreux noms attestés en Egypte ancienne : Atoum, Antef, Sek, Meri, Kara, Bara, Bari, Raka, Sen Sar, Kaba, Keti,
Amenti, Kamara, Konare, Sankale, Sangare, Sankare, etc.

En 1984, L'UNESCO
publie dans le cadre de la rédaction de l'Histoire générale de l'Afrique
dans la collection associée, Études et Documents (n° 6, 1984) tout un
ouvrage consacré à cette question : Ethnonymes et toponymes
africains. Signalons aussi l'étude "Quelques remarques sur les
noms de personnes dans l'Égypte pharaonique" (in Annales
de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, n°13, Université de
Dakar, 1983, pp. 141-153) de A. M. LAM
ainsi que la thèse de doctorat d'État du même auteur : L'origine des
Fulbe et des Haal-pulaar-en – Approche égyptologique (Université
Cheikh Anta DIOP de Dakar,
1989, 2 volumes) publiée en co-édition Présence Africaine/Khepera, sous
le titre : De
l'origine égyptienne des Peuls (1993). A.M. LAM approfondit
l'étude des relations entre l'Egypte ancienne et le reste de l'Afrique
noire dans son livre intitulé Les Chemins du
Nil, paru en 1997 (co-édition Présence Africaine/Khepera). Voir
également le receuil d'articles : Le Sahara ou la Vallée du
Nil ? Aperçu sur la problématique du berceau de l'unité culturelle de l'Afrique noire, de Aboubacry Moussa LAM,
Dakar, IFAN-Publifan/Khepera, 1994.
.B.6. La royauté
et ses attributs
comme l'uraeus figurant respectivement sur les coiffes royales de
Pharaon et de l'Oni d'Ifé.

Le pharaon
Aménophis III L'Oni d'Ife
B.7.
Le système de
transmission du savoir qui présente dans l'ancienne Egypte
et en Afrique sahélienne une caractéristique essentielle commune : le
transfert de connaissance initiatique.
. etc.
C. Les arguments d'ordre
anthropologique relèvent aussi de domaines variés :
C.1. L'étude des textes égyptiens
hiéroglyphiques fournit les termes par lesquels les
habitants de l'ancienne Egypte se désignaient eux-mêmes comme Nègres.

C.2.
L'étude des textes des historiens et
philosophes grecs et latins permet de relever de nombreux
témoignages sur le phénotype des anciens Egyptiens. Par exemple Hérodote
(480 ? - 425 avant J.-C.), surnommé le "Père de l'Histoire",
grand voyageur et témoin oculaire écrit :
"Manifestement, en effet,
les Colchidiens sont de race égyptienne ; mais des Egyptiens me dirent
qu'à leur avis les Colchidiens descendaient des soldats de Sésostris. Je
l'avais conjecturé moi-même d'après deux indices : d'abord parce qu'ils
ont la peau noire et les cheveux crépus (à vrai dire, cela ne prouve
rien, car d'autres peuples encore sont dans ce cas), ensuite et avec
plus d'autorité, pour la raison que, seuls parmi les hommes, les
Colchidiens, les Egyptiens et les Ethiopiens pratiquent la circoncision
depuis l'origine."

Extrait du texte grec d'Hérodote, Livre II, Euterpe §104
Le type physique nègre des
anciens Egyptiens était
un fait d'évidence dans l'Antiquité : HÉRODOTE
(Livre II), ARISTOTE
(Physionomie. 6), LUCIEN
(Navigation, § 2 et 3), APOLLODORE
(Livre II, "La famille d'Inacus", § 3 et 4), ESCHYLE
(Les Suppliantes, vers 719 à 720, vers 745), STRABON
(Géographie, Livre I, chapitre 3, §10), DIODORE
de SICILE (Histoire
universelle, Livre III), DIOGENE
LAËRCE (Livre VII, 1), AMMIEN
MARCELLIN
(XXII, §8, 24), THÉODECTE et
ONESICRITE cités par STRABON
(Livre XV, chapitres I et IX).
C.3.
L'étude de la Bible, des
traditions juive et musulmane qui conservent la mémoire de la
descendance de Cham, ancêtre biblique des Noirs : en particulier Kush
(Kouch) et Misraïm (L'Egypte).
C.4.
L'iconographie (sculptures et peintures)

Le pharaon Khéops
(vers -2550)
IVe
dynastie
Le pharaon Pepi Ier
(vers -2290) VIe
dynastie Le pharaon Mentouhotep Ier
(vers -2100 )
XIe dynastie

La reine Ahmès-Nefertari
Le pharaon Amenhotep III
La reine Tiyi
(XVIIIe dynastie)
(XVIIIe dynastie) (XVIIIe dynastie)


Représentation
des peuples dans le
tombeau de RAMSES
III. Les graphies hiéroglyphiques
désignant les différents peuples ont été reproduites par
l'égyptologue
allemand Lepsius (sur la reproduction du dessous). Les graphies
indiquent que l'égyptien est le premier personnage (à partir de la
gauche),
le second est un européen, le troisième un nubien et le
quatrième un sémite.
Le dieu Osiris (Livre des Morts, Papyrus Nebqed,
vers 1400-1350 av. J.-C., Musée du Louvre) Le dieu Amon
(Deir-el-Bahari, Nouvel Empire, XVIIIème
dynastie, Musée de Louxor)
L'art
occidental fournit aussi
des témoignages iconographiques multiples :

Hercule combattant Busiris et
des prêtres égyptiens
Culte d'Isis (Herculanum,
peinture murale, 1er siècle après Jésus-Christ
(Vase peint, Peintre de Pan,
Athènes, cir. 460 av. Jésus-Christ)
(Musée National de Naples, Italie)

Céramique romaine
représentant Pharaon
Sarah est amenée à Pharaon et
Pharaon rend
Sarah à Abraham,Octateuque, XIème siècle
C.5.
L'anthropologie physique
et la biologie moléculaire, avec l'étude des
mensurations ostéologiques des squelettes, l'étude des groupes sanguins
et de la pigmentation de la peau des momies (la mélanine, corps chimique
responsable de la couleur de la peau, se conserve dans le temps et elle
ne doit pas être confondue avec les produits de momification comme le
bitume), etc., révèlent la parenté des anciens Egyptiens avec les
populations négro-africaines.

Mélanine : molécule responsable de la
pigmentation de la peau Tête de la momie de Toutankhamon
Cf. Cheikh Anta DIOP,
Pigmentation des anciens Égyptiens – Test par la mélanine,
in Bulletin de l'IFAN, Tome XXXV, série B, n° 3, Dakar, 1973). Il y
indique l'existence de plusieurs méthodes possibles de dosage de la
mélanine. Il met en œuvre l'une d'entre elles (technique des coupes
minces observées en lumière ultra-violette ou naturelle) pour étudier la
pigmentation de la peau de quelques momies égyptiennes conservées au
laboratoire d'anthropologie du Musée de l'Homme de Paris.
En février 1974, il présente
les résultats de ses analyses au Colloque du Caire sur Le peuplement
de l'Égypte ancienne et le déchiffrement de l'écriture méroïtique
(cf. Histoire Générale de l'Afrique - Études et documents 1,
UNESCO, Paris 1978, et Histoire Générale de l'Afrique, Tome II,
Paris, Jeune Afrique/Stock/UNESCO, 1980).
Depuis une vingtaine
d'années, des techniques de la biologie moléculaire, plus précisément
celles mises en œuvre pour l'étude des gènes anciens ou archéogénétique
(analyse de l'acide désoxyribonucléique (ADN), ...) ont été développées et sont appliquées à l'étude
des momies égyptiennes (travaux de Svante PÄÄBO,
Munich).
L'ADN : Crick et Watson
caractérisent en 1953 la structure de l'ADN - ADN et chromosomes
Paradoxalement, peu de résultats issus de ces
analyses biologiques sont publiés.
.
etc.
.
D.
Les arguments d'ordre
historique qui fondent l'antériorité de la Haute Egypte
par rapport à la Basse Egypte : l'origine de la civilisation égyptienne
qui est à rechercher en Afrique, vers le Sud, et non vers le Nord dans
les pays du Proche-Orient asiatique. Cette argumentation s'appuie sur :
D.1. L'étude des textes hiéroglyphiques
égyptiens, qui montre par exemple que l'Egyptien
s'orientait face au Sud, soit la direction de la terre d'origine de ses
ancêtres qui avaient au fil du temps remonté le cours du Nil "divinisé".
Et, en effet, pour l'Egyptien le soleil se
levait sur sa gauche et se couchait sur sa
droite.
D.2.
La tradition historique
que rapporte par exemple Diodore de Sicile (vers 90-20 av. J.C.) :
"les Ethiopiens
disent que les Egyptiens sont une de leurs colonies qui fut menée en
Egypte par Osiris. Ils prétendent même que ce pays n'était au
commencement du monde qu'une mer, mais que le Nil entra"nant dans ses
crues beaucoup de limon d'Ethiopie, l'avait enfin comblé et en avait
fait une partie du continent"
D.3.
La géophysique et
les datations d'échantillons géologiques à l'aide de
méthodes physico-chimiques comme celle du Carbone 14, peuvent permettre
d'établir à quelle époque l'émergence du Delta du Nil s'est produite et
de confirmer ou d'infirmer les informations recueillies à ce sujet par
Hérodote et Diodore de Sicile auprès des Egyptiens et des Ethiopiens.
HÉRODOTE
critiquait déjà
l'opinion des Ioniens qui réduisaient l'Égypte au Delta :
"Si
nous adoptions cette terminologie nous pourrions faire voir qu'autrefois
les Égyptiens n'avaient point de pays. On sait en effet que leur Delta,
ils le disent eux-mêmes, et c'est mon sentiment, est une terre
d'alluvion, une terre, peut-on dire, nouvellement apparue. Jadis
d'ailleurs, on appelait Égypte la Thébaïde, dont le pourtour est de six
mille cent vingt stades"
(HÉRODOTE,
Livre II, 15).
Cheikh Anta DIOP,
qui, sur la base des témoignagnes d'HOMÈRE, de SÉNÈQUE, d'AMMIEN
MARCELLIN (XXII, 16) et d'HÉRODOTE,
pense que la Haute-Égypte était antérieure au Delta, en appelle, en
1967, au verdict des sciences exactes en ces termes :
"Ajoutons
seulement qu'aujourd'hui les méthodes physiques modernes de datation,
appliquées à l'archéologie, permettraient de trancher la question. Des
tests par le radiocarbone, pratiqués sur des carottes prélevées sur les
emplacements respectifs de ces différentes villes permettraient de
déterminer avec une certitude suffisante les dates d'émergence des
terres qui supportent ces villes et d'une façon générale l'âge du Delta
en tant que terre ferme habitable. Voilà un cas précis où la physique
moderne aiderait l'archéologie à sortir du cercle vicieux de l'exégèse
des textes"
(Cheikh Anta DIOP,
Antériorité des civilisations nègres - mythe ou vérité historique ?,
op. cit., p. 12).
Ce vœu a été en quelque
sorte exaucé avec l'étude des niveaux de la mer à partir de datations
d'échantillons géologiques. Dans le chapitre 5, "Légendes, histoires,
niveaux de la mer", du livre L'homme et le climat (Paris,
Éditions Denoël, 1985) de Jacques LABEYRIE,
ancien directeur du Centre des faibles radioactivités du
CEA-CNRS, à Gif-sur-Yvette, indique que
les résultats
de ces datations établissent
que le mouvement de la civilisation
égyptienne du Sud vers le delta du Nil est corrélé à l'abaissement du
niveau de la mer et recoupent parfaitement la tradition rapportée par
les Anciens (la figure 1 est extraite de l'article de Jacques LABEYRIE
: "Les méthodes de datation développées au CEA", in
Revue Générale Nucléaire, RGN, n° 6, novembre-décembre 1989, p.
446).
D.4.
L'archéologie avec les
fouilles menées en Haute Egypte et au Soudan qui mettent en évidence
l'origine méridionale de la civilisation égyptienne.
L'archéologue américain
Bruce WILLIAMS
qui a étudié les objets provenant de ces fouilles écrit dans le Courrier de l'UNESCO (février-mars 1980, pp. 43-44)
"Grâce
au témoignage fourni par le cimetière L, la période qui précède juste la
première dynastie devient, pour la première fois, une époque historique.
Un fait étonnant se dégage, absolument contraire à toutes les idées
antérieures sur la question : pendant neuf générations au moins, de
3500-3400 à 3200-3100 avant J.C., la Nubie du groupe A fut un État
unifié, possèdant tous les attributs d'une civilisation – un
gouvernement, un pharaon, des fonctionnaires, une religion officielle,
une écriture et des monuments – un État assez fort pour unir des peuples
qui n'étaient pas de même origine. C'est ainsi que les habitants du
Ta-Seti, "Le Pays de l'Arc", nom par lequel les anciens Égyptiens
désignaient la Nubie, participèrent pleinement et sur un plan d'égalité
que personne n'avait jamais soupçonné, à l'irrésistible essor de la
civilisation des rives du Nil".
Le rapport de
Bruce WILLIAMS
de ces fouilles effectuées
dans les années soixante, a été publié en 1986 : "Excavations between
Abu Simbel and the Sudan frontier, part I – The A-group royal cemetery
at Qustul : Cemetery L", University of Chicago, Oriental Institute
Nubian Expedition, Vol. III, Chicago, 1986. Voir aussi ANKH, n°
6/7, 1997-1998, pp. ).

Encensoir mis au
jour dans le Cimetière de Qustul, témoignant de l'existence en Nubie,
dès la fin du 4ème millénaire, d'un État unifié, possédant tout les
attributs d'une civilisation – un gouvernement, un pharaon, des
fonctionnaires, une religion officielle, une écriture et des monuments.
Cf. les travaux de
Bruce Williams.
L'ouvrage érudit de
Babacar SALL, Racines éthiopiennes de l'Egypte ancienne est une étude majeure
consacrée à cet axe de recherche.
. etc.
A l'issue du colloque d'égyptologie du Caire, Cheikh
Anta Diop appelle de ses voeux une réorientation des études
égyptologiques qui doit s'accompagner d'un dialogue avec les chercheurs
africains :
"Ce colloque peut être
considéré comme un tournant qui a permis à l'égyptologie de se
réconcilier avec l'Afrique et de retrouver sa fécondité. Le dialogue
scientifique sur le plan international est instauré et l'on peut espérer
qu'il ne sera pas rompu. A la suite des débats, des participants n'ont
pas manqué d'exprimer leur volonté de réorienter leurs travaux vers
l'Afrique et d'intensifier leur collaboration avec les chercheurs
Africains".
"Et
les études africaines ne sortiront du cercle vicieux où elles se
meuvent, pour retrouver tout leur sens et toute leur fécondité, qu'en
s'orientant vers la vallée du Nil.
Réciproquement,
l'égyptologie ne sortira de sa sclérose séculaire, de l'hermétisme des
textes, que du jour où elle aura le courage de faire exploser la vanne
qui l'isole, doctrinalement, de la source vivifiante que constitue, pour
elle, le monde nègre"
(Cheikh Anta DIOP,
Antériorité des civilisations nègres – mythe ou vérité historique ?,
op. cit., p. 12).